En voiture, Simone !
En France, il y a toujours eu deux Simone Veil.
Il y a celle qui, « dans les salons feutrés de l’Elysée, entre un verre de jus de fruits et un canapé au saumon » (Le Parisien du 17 mars), passe Bayrou au Kärcher. « Bayrou, c’est le pire de tous. Une imposture ». Et cet ancien membre du Conseil constitutionnel d’expliquer : « Le rejet de la politique, c’est une impression, une belle idée. Mais personne ne semble voir les conséquences que ce vote aurait sur la démocratie. Quand il n’y a plus de partis, on installe un système totalitaire ». Et puis, il y a la philosophe Simone Weil. Elle se demande comment donner aux hommes la possibilité d’exprimer parfois un jugement sur les grands problèmes de la vie publique ; et comment empêcher, au moment où le peuple est interrogé, qu’il circule à travers lui aucune espèce de passion collective, mais au contraire de la pensée. Elle concluait qu’il faudrait, pour cela, supprimer les partis politiques (1).
La pensée de Simone Weil s’oppose directement à celle de Simone Veil. Pour la seule vraie Simone, à notre sens, tout parti est totalitaire « en germe et en aspiration ». Elle explique qu’un parti politique est une organisation construite de manière à exercer une pression collective sur la pensée de chacun des êtres humains qui en sont membres. Et que son but unique est sa propre croissance, sans limite. Elle écrit : « S’il y a eu en 1789 une certaine expression de la volonté générale, bien qu’on eût adopté le système représentatif faute de savoir en imaginer un autre, c’est qu’il y avait eu bien autre chose que des élections. Tout ce qu’il y avait de vivant à travers tout le pays – et le pays débordait alors de vie – avait cherché à exprimer une pensée par l’organe des cahiers de revendications. Les représentants s’étaient en grande partie fait connaître au cours de cette coopération dans la pensée ; ils en gardaient la chaleur ; ils sentaient le pays attentif à leurs paroles, jaloux de surveiller si elles traduisaient exactement ses aspirations. Pendant quelque temps – peu de temps – ils furent vraiment de simples organes d’expression pour la pensée publique. Pareille chose ne se produisit jamais plus. » André Breton, qui adorait ce texte politique daté de 1950, ajoutait que cette mise au ban des partis politiques ne pourrait résulter d’un « coup de force », et qu’elle « ne pouvait se concevoir qu’au terme d’une assez longue entreprise de désabusement collectif » dont il se pourrait bien que l’on voit aujourd’hui arriver le terme. Et le surréaliste concluait sur cette phrase qui n’a jamais paru aussi actuelle et lisible qu’aujourd’hui : « En attendant, on peut à tout le moins espérer que les prochaines consultations électorales remettront en vigueur un mode de scrutin ne défavorisant plus systématiquement le candidat qui se tient pour responsable devant ses électeurs, au profit de celui qui ne doit de compte qu’à son parti. » Dans le même genre d’idée, on pourrait aussi lire ou relire, non sans intérêt aujourd’hui, « La Démocratie sans le peuple » du constitutionnaliste Maurice Duverger.
Pour cet homme dont on rappellera qu’il a été élu au Parlement européen en 1994, sur la liste du Parti communiste italien, en tant que candidat indépendant, la vie politique française ne repose pas sur le « régime des partis », contrairement à ce qu’on pense généralement.
Il explique au contraire que, depuis Thermidor, pour éviter un nouveau bain de sang, les modérés de droite et les modérés de gauche s’unissent en France pour gouverner, et que cette conjonction des centres ôte aux citoyens la possibilité d’un choix réel. Ce que Duverger appelle chouettement « la démocratie sans le peuple ». Symptomatiquement, ce livre peu ou prou oublié a été publié en 1967. Un an plus tard, c’était la révolution de Mai, celle qui aura permis, comme chacun le sait maintenant, que tout change pour que rien ne bouge...
A.V.
1) Simone Weil, "Note sur la suppression générale des partis
politiques", Editions Climats, 2006 |
La peur, Tintin !
Préfèrera-t-on toujours un journaliste
qui ment bien à un journaliste qui dit mal la vérité
?
Voilà la réflexion que nous inspire en premier lieu le canular,
façon Orson Welles, de la RTBF, annonçant un soir de décembre
à ses nombreux télespectateurs (500 000) la « mort
de la Belgique », « l’indépendance de la Flandre
» et « la fuite du roi à Kinshasa », devenu soudainement
ce Varenne de l’ex-Congo belge, dans un flash d’info magrittien
(« ceci n’est peut-être pas une fiction », avertissait-on
rapidement le téléspectateur attentif).
Ce qui fut vécu par la population comme une sorte de scénario
fantasmatique sur une euthanasie fédéraliste de l’Europe
traumatique en direct freudien depuis les studios de l’inconscient
collectif belge.
Je dirais même mieux : une sorte de scénario fantasmatique
sur une euthanasie fédéraliste de l’Europe traumatique
en direct freudien depuis les studios de l’inconscient belge. En
somme, et jusque dans le « je dirais même mieux », une
psychanalyse sauvage.
Etrange, bien étrange au demeurant, le lien qu’on est bien
obligé d’établir et de tisser au-delà des noms,
des simples noms, autrement dit d’établir de façon
vraiment éthique, entre Orson Welles et George Orwell. Comme si
le roman « 1984 » était le début et la fin de
cette expérience de masse cruelle, de ce crash-test collectif qu’aura
été l’émission radiophonique « La Guerre
des mondes » adaptée du roman de H.G. Wells. Ah, la bonne
grosse malice de l’Histoire… Ce ne sont plus des ficelles
que l’on tire, ce sont des câbles. Mais voilà bien
toute l’histoire de ce qu’on appelait encore autrefois les
mass médias.
SI H.G. Wells a en effet vu le premier que le scénario de la peur
collective serait désormais fondé sur le thème de
l’envahissement collectif (aujourd’hui, nos monstres venus
de l’Au-delà sont les Arabes, les Noirs et les Jaunes, je
ne donne pas forcément le tiercé dans l’ordre), Orson
Welles a démontré très facilement que les médias
seraient l’outil de propagation de cette peur, avant que, dans un
roman, George Orwell ne raconte comment cette diffusion médiatique
fonderait tout un régime démocratico-totalitaire, autour
de la voix forcément désincarnée de Big Brother.
Oxymoron génial que ce Big Brother (car comment parler de fraternité,
quand on hiérarchise ?) qui allait devenir des années plus
tard le nom-clef d’une émission à retentissement mondial,
interdite sous ce titre en France – et un premier avertissement
mondial. Well, well, well… En somme, tous les bons s’y étaient
successivement mis pour nous montrer comment le Grand méchant loup
allait nous manger, derechef. Ce qu’on appelle, en terme vague,
une contre-révolution.
Dans son excellent essai intitulé « La Décennie, le
grand cauchemar des années 1980 » (1), le philosophe François
Cusset raconte très bien comment l’année 1984 aura
été justement l’année du faux en télévision,
en France comme dans l’ensemble des pays occidentaux, ainsi qu’une
étude sérieuse, et plus ou moins monumentale sur le spectacle,
le montrerait sans doute.
Cusset écrit ainsi, à l’orée de son chapitre
consacré à l’année 1984 : « Ce 22 février,
à l’heure de la fin du dîner, le Journal télévisé
refermé depuis longtemps, la rafale de percussions qui précèdent
les flashs spéciaux d’Antenne 2 résonne dans les foyers.
Devant vingt millions de Français, Christine Ockrent apparaît
à l’écran pour annoncer plusieurs décisions
prises en urgence au terme d’un Conseil des ministres exceptionnel,
notamment la suppression des allocations familiales et des indemnisations
chômage pour la majorité des ménages, le triplement
du forfait hospitalier et la restriction du nombre de médicaments
remboursés. En faillite, pris à la gorge, l’Etat n’aurait
eu d’autres choix que ce recours. » Toutes choses, notons-le
au passage, qui feront vingt ans plus tard l’ordinaire des vrais
JT.
Car « Le flash, bien sûr, est un faux », continue François
Cusset, « scène d’ouverture d’un docu-fiction
d’un genre nouveau. Mais il aura suffi pour que quelques téléspectateurs
sensibles, et même une spectatrice non prévenue dans le studio
d’Antenne 2 soit soudain saisis de malaises ».
Si, après cela, nul n’a compris que « le faux est un
moment du vrai » comme l’assurait Guy Debord en 1966 dans
La Société du spectacle, alors il ne nous reste plus qu’à
souhaiter une bonne année aux fumeurs et une bonne santé
aux non-fumeurs.
A.V.
1) Editions La découverte, 2006. haut
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